Einstein avait raison
Par Riri, mardi 4 août 2009 à 17:13 :: General :: #3 :: rss
Ah !!! Regardez les comme ils sont impatients... C'est vrai que depuis le temps qu'on en parle il fallait bien que tout se concrétise un jour ! L’annonce avait été faite, en grande pompe, de sa construction. Puis elle avait commencée. Un agriculteur local avait accepté de laisser son bout de terre contre un chèque qu’on n’imagine pas si gras que ça. Alors, les camions et les pelleteuses mécaniques, bras géants aux griffes acérées avaient commencé leur ronde. Cette vaste zone devenue l’homologue d’un terrain vague parfaitement aplani avait attiré des prospecteurs comme le Yukon en son temps. Et ils ont bien fait chier les patrons.
Ou peut-être était-il seul ? Il était venu avec son détecteur de métaux et avait quadrillé la zone, en quête peut-être de quelque trésor enfoui par le précédent propriétaire. Et il avait trouvé, oh non, pas un coffre, mais quelques pièces rouillées. Elles étaient vieilles, beaucoup plus même que tous ceux qui pouvaient encore témoigner des évènements qu’avait subi ce champ attenant à un coteau boisé de pins. Bien plus vieilles que ceux qui se souvenaient encore qu’il y avait eu autrefois un terrain de motocross ici. Bien plus encore que ceux qui avaient vu la construction de ce terrain disparu depuis si longtemps pourtant. Des pièces romaines a-t-on dit ça et là.
Alors les travaux ont-du s’arrêter, à part pour ceux qui espéraient trouver les vestiges de quelque villa gallo-romaine ayant appartenu à un éminent dominus local. Les gens étaient un peu déçus, ils allaient devoir attendre la fin des fouilles et donc patienter encore avant la fin des travaux…. J’imagine déjà le maître d’œuvre s’arrachant les cheveux et pestant contre celui qu’il aurait appelé « ce petit enculé de fouineur ». Puis après plusieurs mois où l’on aurait dit que des zones de crimes avaient émergé, balisées par des rubans de plastique blanc et rouge dans cette vaste plaine de terre, les travaux avaient sérieusement commencé, il fallait rattraper le retard.
On ne pouvait pas décevoir les habitants qui attendaient cette merveille comme on attend sa paye après un mois difficile. Alors le ballet mécanique avait repris, avec plus de camions, de pelles mécaniques et d’ouvriers. Ils venaient de loin ces travailleurs, d’autres régions voire d’autres pays pour certains. Et le temps passait, le paysage se transformant jour après jour, nuit après nuit, car ils travaillaient aussi la nuit, espérant mettre la main sur le temps perdu. Le béton avait coulé dans les larges tranchées, et au vu de leur longueur on devinait aisément la taille de l’ouvrage : grand, très grand. 4000m² au sol ! Les lourdes poutres métalliques sont arrivées ensuite, montées les unes après les autres dans un concert de grues et de câbles. Tantôt verticales, tantôt horizontales, elles étaient comme le squelette d’un monstre géométrique géant qui aurait péri il y a plusieurs millions d’années de ça. Et ils les avaient recouvertes, avec de la tôle, sur tous les côtés, d’un orange vieillot, de cet orange dans lequel on aurait mis un peu de marron, cet orange qui a fait fureur il y a maintenant bien plus de trente ans.
Je n’aime pas le orange, encore moins le orange vintage.
Puis c’est la route qui avait subi les affres des décideurs, obligeant à la circulation alternée pendant 3 mois qui m’ont semblés une éternité, brisant mon planning rituel du trajet vers et depuis mon travail. Alors un rond point était né, ouvrant de nouvelles voies vers la consommation…. Dans le champ d’à côté les fourmis humaines s’affairaient, on était déjà en juin et rien n’était prêt, alors ils avaient passé la seconde. Un de mes amis était maintenant impliqué dans le projet. Il devrait lui aussi mettre la main à la patte fin juin pour être prêt le 22 juillet. Grâce à lui j’avais une vision depuis l’intérieur, la vitesse d’avancement, le style de la déco et que sais-je encore. Le 19 juillet j’eus l’immense privilège, enfin, immense aux yeux de tous ceux qui en rêvaient car ça m’importait autant que de savoir l’âge du capitaine, de visiter l’antre de la bête, ou plutôt d’y jeter un œil alors que je devais effectuer une opération de maintenance informatique pour mon ami.
C’est vrai que ça allait plaire. Il n’en faut pas beaucoup au péquenaud de base pour être émoustillé. Quelques lumières bleues, un carrelage propre et de grandes rangées bien pleines dans lesquelles déambuler lui procurent tout le plaisir nécessaire à sa morne vie… Le 21 tout était prêt, et les invitations avaient eu un écho positif. J’étais venu pour contrôler que le système informatique était bien fonctionnel, et un peu pour faire plaisir à mon ami aussi, et je les avais vus. Tant de monde pour si peu. Et les politicards ! Il n’en manquait pas un, le maire, le conseiller départemental, le grand patron… On aurait pu faire une énorme soirée tant la mousse coulait à flot. Et que je me congratule d’avoir mené le projet à bien, et que je te vante les mérites économiques de cette nouvelle construction, et que je te lèche bien la botte, oui un peu plus à droite, là, voilà… Il n’en faut pas beaucoup à madame Michu et à tonton Robert pour animer leurs journées, les grilles baissées suffisent à aiguiser l’appétit, et l’idée de savoir qu’elles vont d’ouvrir bientôt porte à son paroxysme l’excitation de la nouveauté.
Mon dieu, ils n’ont pas pu faire ça ! Et si, c’est bien « Era- Ameno » que j’entends résonner dans toute la galerie… Et les grilles s’ouvrent une à une, dans une lente ascension, au rythme de cette musique envoutante, dévoilant le futur lieu de distraction de tous les clampins réunis ce soir là. Ils auraient pu attendre l’ouverture le lendemain, mais il fallait qu’ils voient avant tout le monde, qu’ils aient l’insigne honneur de fouler les premiers ce carrelage vierge. Alors comme si l’on avait retiré le bouchon d’une baignoire pleine, la galerie c’était vidée et tous s’engouffraient maintenant dans ce nouveau haut-lieu de l’économie moissagaise. Ils n’ont vraiment rien à foutre de leurs journées ces cons là. Ca y’est, ils vaguent maintenant entre les rayons, s’extasiant sur les paquets de chips et les packs de Coca-Cola comme s’ils découvraient la grande distribution.
« Dès demain à la première heure je prends ma carte de fidélité » ouïs-je alors, que, consterné par la bêtise humaine, je regarde ces zombies, affamés de nouveauté, zonant dans des rayons qu’ils ne pourront vider avant le lendemain 9 heures. Courez, courez dépenser vos deniers, courez consommer, la France a besoin de vous messieurs dames. En couple, seul, avec ou sans enfants, tous s’émerveillent devant cette débauche de produits. Oh oui, plus de surface pour vous faire acheter plus, on vous a fait mariner pour que vous savouriez plus encore l’ouverture. Nul doute que ce nouvel arrivant de la famille Carrefour va faire son plus gros chiffre demain. La curiosité, ça paie. Les gens sont si cons, construisons de nouveaux magasins pour remplacer les anciens et la croissance repartira. Il leur en faut vraiment peu, j’aimerais tant m’émerveiller aussi facilement, mais je suis consterné, ils ne voient pas ce besoin qu’ils s’inventent, ce besoin de venir ici, parce que c’est tout neuf, alors ce sera sans doute mieux qu’ailleurs. Les prix eux-mêmes n’auront aucune signification avant que le soufflé retombe et que les badauds se rendent compte que, quand même, c’est plus loin que d’habitude, et puis c’est cher aussi, et que, finalement seuls les habitués du défunt Champion ne viennent faire leurs courses…
A tous ces cons qui se sont entassés comme autant de bêtes curieuses, je leur dis merci, parce que grâce à eux, les publicitaires et autres marketeux ont encore de beaux jours devant eux, parce que grâce à eux, il suffit de faire du neuf avec du vieux pour relancer l’économie locale et parce que grâce à eux, l’oviculture ne se sera jamais aussi bien portée.
Einstein avait raison, on n'a pas la preuve que l'univers est infini, mais pour ce qui est de la bêtise humaine....






Commentaires
1. Le mardi 4 août 2009 à 17:26, par Julien
2. Le mardi 4 août 2009 à 17:29, par KaosKlown
3. Le mardi 4 août 2009 à 23:32, par Maeve
4. Le lundi 14 septembre 2009 à 03:45, par Rachida
5. Le lundi 7 décembre 2009 à 13:00, par el3ph4nt
6. Le vendredi 1 janvier 2010 à 12:42, par Riri-kun
Ajouter un commentaire